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A partir d’une nouvelle d’Anton Tchekhov

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En 1886, Anton Tchekhov publie une nouvelle brève, « Na datche », « A la datcha ». L’intrigue est simple et le récit plutôt pauvre à mon sens. Tchekhov a 26 ans. Il a déjà écrit une magnifique comédie, Platonov, mais il est encore dans la phase que Vladimir Volkov, éditeur de ses nouvelles chez Laffont, classe comme celle de « l’apprenti ».
Dans une villégiature (datchas) Ivan Petrovitch Vykhostsev (racine vykhodit’ – s’en aller -) s’ennuie. Un jour il reçoit une lettre anonyme dont les premiers mots sont « ia vas lioubliou », et qui le presse de venir à un rendez-vous dans le « vieux pavillon ». Après avoir violemment rejeté l’idée, invoqué ses huit ans de mariage et l’amour que lui voue son épouse, Vykhostsev s’emplit d’hésitation, craint de manquer une belle occasion, fantasme sur une jolie blondinette au nez retroussé, et finit par se rendre au pavillon, où il se trouve nez à nez avec… le frère de sa femme, Mitia, qui refuse malgré ses injonctions pressantes de quitter la place. Vykhostsev  ayant vu apparaître un visage féminin qui s’est aussitôt retiré, entre en furie contre Mitia. Le soir au dîner ils se font la tronche, mais l’épouse a un sourire irrépressible, avant de révéler qu’elle est l’auteur de la lettre et qu’elle l’a écrite pour éloigner les deux hommes de la datcha, le temps d’y nettoyer les sols ! Ivan et Mitia se réconcilient. Je passe sur l’invraisemblance de l’apparition inexplicable du visage féminin, et sur la futilité du motif. Difficile de passer sur la platitude des dialogues et du style narratif.
Je suis d’autant plus sévère avec cette nouvelle, que la vie « réelle » en offre une version à la fois beaucoup plus vraisemblable (quoique…) et romanesque.
Un de mes amis était en délicatesse avec sa vie conjugale. Son épouse l’avait déjà surpris plusieurs fois dans des aventures naissantes, jamais abouties, auprès de femmes de loin plus jeune que lui. Il était, comme on dit, dans la crise de la soixantaine. Un jour, il reçut un courrier électronique d’une jeune femme retranchée derrière un pseudonyme risible, qui lui proposait d’entrer en relation avec elle, en relation érotique sinon véritablement amoureuse. Notre homme commença par ignorer l’invitation, sans toutefois détruire le courrier, et il l’oublia, pour ainsi dire, jusqu’à un moment, deux mois plus tard, où il s’ennuyait, après les fêtes. Il hésita un peu, beaucoup, mais pas très longtemps, puis il répondit à la jeune femme avec prudence, une prudence d’ailleurs inutile puisqu’il était déjà, à son insu mais très certainement, sur la pente fatale. De fil en aiguille ils en vinrent au point du rendez-vous à l’hôtel. Notre homme supputait, aussi fébrilement que le Vykhostsev de Tchekhov, sur l’identité de sa correspondante, et sur les perspectives que cette aventure pourrait ouvrir, favorables mais aussi néfastes. Sur ses qualités aussi. Il avait en tête quelques visages remarqués dans les mois précédents dans ses activités professionnelles, et mentalemement affinait ses préférences. Pour finir, il en élut une. A l’incetitude s’ajoutait aussi un certain soupçon, dont il s’ouvrit à son ami le plus proche.
Le rendez-vous était pour le lendemain.
Le soir, au repas, son épouse, un peu comme celle de Vykhostsev, avait « un certain sourire ». Elle se mit à observer, puis à scruter littéralement mon ami, tout en restant silencieuse, mais ouvertement interrogative. Il ressentit un malaise croissant. Elle lui demanda s’il allait bien, lui indiquant qu’il n’avait pas l’air dans son assiette, ni très présent. Comme Vykhostsev il mentit, pas sur le thème du mal de tête, mais sur celui de la fatigue d’un jour de travail intense. Il y eut encore un long passage d’anges, au cours duquel notre homme se sentit de moins en moins à son aise.
Pour finir, elle lui demanda s’il n’avait rien à lui dire. Après une nouvelle et faible dénégation de sa part, elle renouvela sa question, sur un ton qui ne laissait plus d’équivoque.
Il éclata d’un rire plus jaune qu’une fleur de pissenlit, s’écriant :
-Alors c’était toi ! Je m’en doutais !
-Alors pourquoi avoir persévéré ? lui demanda-t-elle.
Il bredouilla :
-Bien sûr, parce qu’il avait une chance sur deux.
-Une chance, ou un risque ? demanda cette femme très fine.
Mon ami ne savait quoi répondre, ni à proprement parler où se mettre.
En effet, aussitôt qu’il avait exhumé le courriel, il avait formé le soupçon qu’il pouvait s’agir d’un piège. L’invitation était trop brutale et directe, et aussi peu probable. Le pseudonyme lui-même de sa correspondante lui semblait trop factice et moqueur, ce qui l’amenait vers son épouse, elle-même prompte à ce genre de persiflage. Ce soupçon avait grandi au fur et à mesure des quelques jours où l’aventure s’était ficelée, mais il soupesait trop constamment les risques et les bénéfices potentiels pour avoir une chance d’échapper au dilemme, et donc au traquenard. Son ami l’avait pleinement rassuré, escomptant que même l’épouse, pourtant méfiante, vindicative et possiblement disposée à tendre ce piège dans la circonstance, n’aurait pas cette audace ou cette perversité. Il l’avait encouragé à « courir sa chance ». Il lui avait même représenté que si elle avait pu imaginer lui tendre un tel piège, alors tout était fini entre eux.
La fin de la nouvelle de Tchekhov est légère, voire absolument inconsistante. La femme révèle sa manigance et sourit, sans la moindre aigreur. Peut-être Tchekhov nous parle-t-il de mariages où l’époux est à la fois despote et infantile, velléitaire et inoffensif, mariages inaltérables comme celui de Tolstoï. Peut-être. Mais il n’en fait, hélas, rien de très puissant. Il ne se donne pas même la peine de rendre son intrigue et sa conclusion crédibles. Je ne peux m’empêcher de penser qu’il est alors encore incapable de construire des intrigues comme celles de ses grandes nouvelles et surtout de ses comédies dramatiques, les meilleures de tous les temps avec celles de Strindberg, à mes yeux.
Toujours est-il que l’aventure de mon ami activa, à son grand désarroi et plus encore à celui de son épouse, le processus d’éloignement. Bien sûr il se justifia, s’excusa, et revint à elle dans les nouvelles conditions ainsi créées. Elle avait réussi en tout cas deux choses : à le rabaisser, légitimement ou pas, dans l’estime de soi, et à l’éclairer d’une lumière éclatante sur le ridicule de ses fantasmes, de ceux de cet ordre en tout cas. D’une certaine manière, du propre aveu de cet ami cher, ce piège étonnant l’avait fait rapetisser… et grandir, tout à la fois.

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